Doshi's blog

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Quand les adminsys dirigèrent la Terre - part 2

, — ~8mn de lecture

Si vous n’avez pas lu la partie 1, c’est par ici


Ils finirent par débrancher l’accès Internet de ces foutus routeurs. Pas Félix, bien sûr, même si ça le démangeait de le faire pour les redémarrer après leurs avoir supprimé leurs interfaces IPv6. Pour couper l’accès, deux gros durs de BOFH 1 durent déverrouiller le rack, chacun actionnant simultanément sa clé spéciale, comme des militaires dans un silo de missiles. 95% du trafic longue distance canadien passait par ce bâtiment. La sécurité était meilleure que dans la plupart des silos de missiles.

Félix et Van repassèrent les machines online une par une. Ils se faisaient tabasser par des vers — ramener les routeurs online exposait aux attaques les machines de ce côté du flux réseau. Toute bécane connectée à l’Internet était soit noyée sous les vers, soit lançait des attaques de vers, soit les deux. Félix réussit à accéder à NIST 2 et Bugtrack après au moins une centaine de timeout 3, et il téléchargea des patches kernel censés réduire la charge que les vers imposaient aux machines sous sa responsabilité. Il était 10 heures du matin et il avait assez faim pour manger le cul d’un ours mort, mais il recompila ses noyaux et repassa ses machines online. Les longs doigts de Van volaient sur le clavier d’administration, et il tirait la langue en lançant des statistiques de charge sur chacun des serveurs.

« J’avais deux cent jours d’uptime 4 sur Greedo » dit Van. Greedo était le plus vieux serveur du rack 5, du temps où ils leurs donnaient des noms Star Wars. Aujourd’hui c’était des noms de Schtroumpfs et comme ils avaient épuisé tous les noms de Schtroumpfs ils entamaient les noms de personnages McDonald, commençant avec le portable de Van, Mayor McCheese.

« Greedo se relèvera » dit Félix. « J’ai un 486 dans la salle en bas qui a plus de cinq ans d’uptime. Ça va me briser le cœur de le rebooter. »

« À quelle vieille daube increvable peut encore te servir un 486 ? »

« À rien. Mais qui éteint une bécane qui a plus de 5 ans d’uptime ? C’est comme euthanasier ta grand-mère »

« J’ai les crocs » dit Van.

« Voila ce qu’on va faire » dit Félix. « On remonte ta bécane, puis la mienne, et ensuite je t’emmène au Lakeview Lunch pour un petit déjeuner pizza, et après tu peux prendre le reste de la journée »

« Ça me va » dit Van. « Mec, t’es trop bon avec nous autres les grouillots. Tu devrais nous garder dans un placard et nous frapper, comme font tous les autres chefs. C’est tout ce qu’on mérite. »

« Ton téléphone sonne » dit Van.

Félix se sortit des entrailles du 486, qui refusait carrément de s’allumer. Un type qui s’occupait d’un business de spam lui avait filé une alim en rab et il essayait de l’adapter au boîtier du serveur. Van lui passa son portable, qui s’était décroché de sa ceinture pendant qu’il se faufilait à l’arrière de la machine.

« Hey, Kel » dit-il. Il y avait un bruit de fond étrange sur la ligne, comme un cliquetis nasillard. Peut être un simple grésillement, ou bien 2.0 faisant des éclaboussures dans le bain ? « Kelly? »

La communication s’interrompit. Il essaya de rappeler mais sans résultat, ni sonnerie ni répondeur. Finalement son téléphone abandonna et afficha « ERREUR RÉSEAU ».

« Merde » dit-il doucement. Il raccrocha le téléphone à sa ceinture. Kelly voulait sûrement savoir quand il rentrait, ou bien voulait lui demander de ramener quelque chose à la maison. Elle laisserait un message. Il testait l’alimentation de rechange quand son téléphone sonna à nouveau. D’un mouvement rapide il ouvrit le clapet et répondit. « Kelly, hey, ça va ? ». Il fit gaffe à ne pas laisser la moindre trace d’agacement dans sa voix. Il se sentait coupable : techniquement parlant il avait rempli ses obligations envers Ardent Financial LLC dès que les serveurs Ardent étaient repassés en ligne. Les dernières trois heures avait été purement personnelles, même s’il comptait bien les facturer à la boîte.

À l’autre bout du fil, Kelly sanglotait.

« Kelly ? » Il sentit le sang quitter son visage et ses doigts s’engourdirent.

« Félix » fit-elle, à peine compréhensible tant elle pleurait. « Il est mort, oh mon Dieu, il est mort. »

«Qui ça? Qui, Kelly? »

« Will » dit-elle.

Will ? Il se demanda d’abord Mais bordel qui est – Il tomba à genoux. William, le nom qu’ils avaient donné pour l’état civil, même s’ils l’avaient uniquement appelé 2.0. Félix poussa un hurlement rauque, comme un chien abattu.

« Je suis malade » dit-elle. « Je ne tiens même plus debout. Oh, Félix. Je t’aime tellement. »

« Kelly ? Que se passe t-il ? »

« Tout le monde, tout le monde » dit-elle. « Y’a plus que deux chaînes à la télé. Bon Dieu Félix, de l’autre coté de la fenêtre on dirait l’aube des morts vivants. ». Il l’entendit déglutir. Le téléphone se mit à déconner, renvoyant ses bruits de vomi comme un écho.

« Ne bouge pas, Kelly », cria t-il mais la communication se coupa. Il composa le 911 mais le téléphone passa en « ERREUR RÉSEAU » dès qu’il appuya sur « appel ».

Il prît Mayor McCheese des mains de Van, le brancha sur le câble RJ45 6 du 486, lança Firefox depuis la ligne de commande et chercha le site de la police municipale sur Google. Rapidement mais sans panique il chercha un formulaire de contact en ligne. Félix ne perdait jamais la tête. Il résolvait des problèmes, et péter les plombs ne résolvait rien ;

Il trouva un formulaire et saisit les détails de sa conversation avec Kelly, comme s’il saisissait un rapport de bug, ses doigts étaient rapides, sa description précise, et il cliqua sur « ENVOYER ».

Van avait lu par-dessus son épaule. « Félix » commença t-il.

« Mon Dieu » dit Félix. Il était assis sur le sol et se remit debout lentement. Van prit le portable et essaya des sites d’infos, mais ils étaient tous en carafe. Impossible de dire si c’était parce que quelque chose de grave était en train de se passer ou parce que le réseau s’effondrait sous les attaques des super-vers.

« Je dois rentrer à la maison » dit Félix.

« Je vais te conduire » dit Van. « Tu peux continuer à appeler ta femme ».

« Ils se dirigèrent vers les ascenseurs, passant devant une des fenêtres du bâtiment, sorte de hublot épais et blindé. Ils regardèrent au travers en attendant l’ascenseur. Pas tellement de circulation pour un Mercredi. Est-ce qu’il y avait plus de voitures de police que d’habitude ?

« Oh mon Dieu », Van pointa son doigt sur la tour CN.

La tour CN, Tour nationale du Canada était une immense aiguille d’ivoire de plus de 550 mètres. Mais là, elle était de travers, comme une branche mal plantée dans du sable mouillé. Est-ce qu’elle bougeait ? Elle bougeait. Elle basculait, doucement mais sûrement, tombant vers le Nord sur le quartier financier. En une seconde elle dépassa son point d’équilibre et s’effondra. Ils ressentirent le choc avant d’entendre le bruit, tout le bâtiment vacillant sous l’impact. Un nuage de poussière s’éleva et dans un vacarme assourdissant la plus grande structure autoportante au monde s’écroula à travers les bâtiments voisins.

« Le Broadcast Centre aussi va s’écrouler » dit Van. C’était le cas — le siège social de la chaine de télévision CBC s’effondrait au ralenti. Des gens couraient dans tous les sens, certains se faisant écraser par les blocs de béton en chute libre. Vu par le hublot du Datacenter, c’était comme regarder une animation en 3D téléchargée sur un site de partage de fichiers.

Petit à petit, les admins se regroupaient autour de la fenêtre, se bousculant pour apercevoir la destruction.

« Que s’est il passé ? » demanda l’un d’eux.

« La tour CN s’est effondrée » dit Félix. Le son de sa propre voix lui donna l’impression d’être loin, très loin.

« À cause du virus ? »

«Le ver ? Quoi ? ». Félix se concentra sur le gars, qui était un jeune admin, avec seulement un tout petit peu de bide.

« Nan, pas le ver » dit le jeune. « J’ai reçu un mail annonçant que toute la ville est en quarantaine à cause d’un virus. Une arme biologique, qu’ils disent. » Il passa son Blackberry à Félix.

Félix était tellement captivé par le message — soit disant initialement envoyé par le ministère de la santé canadien — qu’il ne remarqua pas que toutes les lumières s’étaient éteintes. Puis il s’en rendit compte, et il reposa le Blackberry dans la main de son propriétaire, et il laissa échapper un court sanglot.


Vous pouvez retrouver la partie 3 ici

  1. BOFH : Bastard Operator From Hell. Le BOFH est le héros d’une série d’histoires mettant en scène une sorte de super admin énervé, méchant, et très drôle. 

  2. NIST : National Institute of Standards and Technology 

  3. Timeout : Quand un dispositif abandonne quelque chose on dit qu’il fait un timeout. Par exemple un navigateur web qui essaye d’ouvrir une page d’un site qui ne répond pas, bah il abandonne et du coup PAF timeout. 

  4. Uptime : Commande Unix qui permet de savoir depuis combien de temps le serveur tourne sans avoir été redémarré. (ndlr, moi par exemple, mon serveur a 6 jours d’uptime)(mais je fais pas de course à l’uptime, je reboot de temps en temps après des grosses mises à jour) 

  5. Rack : Grosse armoire en métal de taille standardisée dans laquelle les serveurs sont rackés. 

  6. RJ45 : Le nom du connecteur utilisé par un câble Ethernet. 


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