Doshi's blog

Thème:

Quand les adminsys dirigèrent la Terre - part 4

, — ~14mn de lecture

Si vous n’avez pas lu les précédentes parties :


Félix dut utiliser le magnum de 7-Up deux fois. Puis Van s’en servit de nouveau. Félix essaya encore d’appeler Kelly. Le site de la police locale était HS.

Finalement il se coucha au pied des serveurs, passa ses bras autour de ses genoux et se mit à pleurer comme un enfant.

Apres une minute Van s’assit à coté de lui et passa son bras autours des épaules de son pote.

« Ils sont morts, Van » dit Félix. « Kelly et mon… fils. Ma famille a disparu »

« Tu ne peux pas en être certain » dit Van.

« J’en suis suffisamment sûr, malheureusement » dit Félix. « Bon Dieu, tout est fini, c’est ça ? »

« On va squatter ici encore quelques heures et puis on sort. Tout devrait rentrer dans l’ordre bientôt. Les pompiers vont s’occuper des incendies. Ils vont mobiliser les militaires. Tout va bien se passer. »

Félix avait mal au ventre. Il n’avait pas pleuré depuis — la naissance de 2.0. Il se recroquevilla encore un peu plus.

C’est à ce moment que les portes s’ouvrirent.

Les deux admins qui entrèrent avaient les yeux vifs et le regard décidé. Le premier avait un tee-shirt TALK NERDY TO ME et l’autre avait un polo de l’EFF 1 du Canada.

« Ramenez-vous » dit TALK NERDY. « On se rassemble tous au dernier étage. Prenez les escaliers. »

Félix se rendit compte qu’il retenait sa respiration.

« S’il y a un bioagent dans le bâtiment on est déjà tous infectés » dit TALK NERDY. « Allez y, on vous retrouve là bas. »

« Y a un gars au sixième » dit Félix en se relevant.

« Will, ouais, on l’a récupéré. Il est là haut. »

TALK NERDY était l’un des deux BOFH 2 qui avait débranché les routeurs principaux. Félix et Van montaient les escaliers lentement, leurs pas résonnants dans la solitude de la cage d’escalier. Après l’air climatisé de la salle machine, l’escalier était un vrai sauna.

Il y avait une cafétéria au dernier étage, avec des toilettes fonctionnelles, de l’eau, une machine à café et des distributeurs automatiques avec de la bouffe. Devant chaque machine il y avait une file d’admins mal à l’aise. Personne ne se regardait dans les yeux. Félix se demanda lequel était Will, puis il fit la queue devant le distributeur automatique.

Il prit quelques barres énergétiques et un énorme gobelet de café à la vanille avant d’être à court de pièces. Van avait topé un peu de place à une table, Félix y déposa la bouffe et se mit dans la file d’attente pour les toilettes. « Essaye seulement d’en laisser pour moi » dit-il en agitant une barre énergétique sous le nez de Van.

Une fois qu’ils furent tous évacués et installés à l’étage en train de manger des barres énergétiques, TALK NERDY et son pote firent de la place au niveau des caisses de la cafét’ et TALK NERDY monta sur la table. Il attendit que les différentes conversations s’éteignent complètement.

« Je suis Uri Popovich et lui c’est Diego Rosenbaum. Merci à tous d’être montés ici. Voila ce qu’on sait : le bâtiment tourne sur ses groupes électrogènes depuis trois heures. L’observation montre que nous sommes le seul bâtiment du centre de Toronto avec du courant — les générateurs devraient tenir encore trois jours. L’air extérieur est pollué par un agent biologique d’origine inconnue. L’agent est sous forme gazeuse et provoque une mort rapide, en quelques heures. Respirer de l’air pollué suffit pour être infecté. Personne n’a ouvert aucune des portes extérieures de ce bâtiment depuis 5 heures du matin. Personne n’ouvrira ces portes avant que je l’ai autorisé.

« Les principales villes du monde ont été attaquées, laissant les différents dispositifs d’urgence dans le chaos total. Les attaques ont été d’une très grande envergure, les moyens utilisés sont électroniques et biologiques, ainsi que des explosifs nucléaires et conventionnels. Je suis spécialisé en ingénierie de la sécurité, et dans mon milieu les attaques groupées de ce genre sont considérées comme étant de nature opportuniste : le groupe B fait sauter un pont parce que tout le monde s’occupe de l’explosion nucléaire à la bombe sale du groupe A. C’est intelligent. Une cellule de la secte Aum Shin Rikyo a gazé le métro de Séoul à 2 heures ce matin EST 3 — c’est l’événement le plus précoce que nous ayons identifié, donc ça se pourrait que ce soir la goutte qui ait fait déborder le vase. On est quasiment certains que Aum Shin Rikyo ne peut pas être le seul responsable d’un tel chaos : ils n’ont pas de passif en guerre électronique et n’ont jamais fait preuve de suffisamment de pertinence en tant qu’organisation. Pour faire court, ils sont trop cons pour ça. Le plan à court terme est de rester ici, au moins jusqu’à ce que le bioagent soit identifié et dispersé. On va s’occuper des serveurs et assurer le fonctionnement du réseau. C’est un élément critique de l’infrastructure, et c’est notre boulot de fournir une disponibilité à cinq 9 4. Lors d’une crise nationale notre devoir de qualité de service est encore plus important. »

Un admin leva la main. Il portait un tee-shirt vert flashy de l’Incroyable Hulk, et il était plutôt jeune.

« Qui est mort pour que tu sois nommé Roi ? »

« Je contrôle le système de sécurité principal, les clés de chacune des salles machines, et les mots de passe pour les portes extérieures — d’ailleurs je vous signale qu’elles sont toutes verrouillées. C’est moi qui vous ai fait venir ici et c’est moi qui ai organisé cette réunion. Mais je m’en fous : c’est un boulot de merde et si quelqu’un d’autre veut le faire tant mieux. Mais quelqu’un doit le faire. »

« T’as raison » dit le gamin. « Et je peux le faire aussi bien que toi. Mon nom est Will Sario »

Popovich regarda le môme d’un œil mauvais. « Bon, et bien tu me laisses finir de parler et peut être qu’après je te refilerai le job ».

« Mais je t’en pris, dis ce que tu dois dire. »

Sario lui tourna le dos et avança jusqu’à la fenêtre. Il regarda fixement à l’extérieur. Le regard de Félix fut attiré par la fenêtre et il vit plusieurs colonnes de fumée s’élever depuis les décombres de la ville.

Le beau discours de Popovich était cassé net. « Donc voilà, c’est ce qu’on va faire »

Le gamin regarda à droite et à gauche, s’étira en silence. « Oh, c’est mon tour maintenant ? »

Il y eut un ricanement bon enfant dans l’assemblée.

« Voila ce que je pense : le monde va dans la merde. Il y a des attaques coordonnées sur chaque morceau de l’infrastructure. Il n’y a qu’une seule façon de coordonner ces attaques avec autant d’efficacité, c’est Internet. Même si on croit à la thèse que les attaques sont toutes opportunistes, nous devons nous demander comment elles ont été déclenchées en quelques minutes : Internet. »

« Alors tu penses qu’on devrait éteindre l’Internet ? » Popovich ricana un instant mais s’arrêta devant le silence de Sario.

« On a vu une attaque la nuit dernière qui a pratiquement tué l’Internet. Un peu de DoS 5 sur des routeurs un peu critiques, un peu de kung-fu DNS, et ça descend comme la fille du pasteur. Les keufs et les militaires sont une bande de lusers 6 technophobiques, ils n’utilisent presque pas Internet. Si on descend le Net, les attaquants seront grossièrement défavorisés, et les défenseurs presque pas. Quand l’heure viendra, on pourra le reconstruire. »

« Tu te fous de ma gueule » lui dit Popovich. Son menton se décrochait littéralement.

« C’est logique » dit Sario. « Un tas de gens n’aiment pas admettre la logique quand elle dicte des décisions difficiles. C’est un problème avec les gens, pas avec la logique. »

Il y eu un bourdonnement de conversation qui se transforma rapidement en brouhaha.

« Vos gueules ! » cria Popovich. Les discussions diminuèrent d’un ton. Popovich cria encore, tapant son pied sur le haut du comptoir. Finalement il y eu un semblant d’ordre. « Un par un » dit-il. Il était tout rouge, les mains dans les poches.

Un admin était pour rester. Un autre pour se casser. Ils devaient se planquer dans les salles machines. Ils devaient faire l’inventaire des réserves et tenir un registre. Ils devaient sortir et aller voir la police, ou se porter volontaires aux hôpitaux. Ils devaient choisir des gardes pour garantir la protection des issues.

Félix se rendit compte avec surprise qu’il avait levé la main. Povovich le désigna.

« Mon nom est Félix Tremont » dit-il, montant sur une table et sortant son PDA 7. Je voudrais vous lire quelque chose.

« Gouvernements du Monde Industriel, vieux géants de chair et de métal, je viens du cyberespace, la maison de l’Esprit. Sur ordre du futur, j’exige que votre passé nous laisse tranquilles. Vous n’êtes pas bienvenus parmi nous. Vous n’avez pas de légitimité là où nous nous rassemblons.

Nous n’avons élu aucun gouvernement, et ne le feront probablement pas ; mes exigences n’ont pas besoin de plus d’autorité que la force de la liberté qui s’exprime. Je déclare que l’espace social global que nous construisons est naturellement indépendant des tyrannies que vous cherchez à nous imposer. Vous n’avez aucun droit moral à nous diriger, et nous n’avons aucune vraie raison de craindre les techniques de répression que vous possédez.

Les gouvernements dérivent leur pouvoir du consentement de ceux qui sont gouvernés. Vous n’avez ni sollicité ni reçu le notre. Nous ne vous avons pas invité. Vous ne nous connaissez pas, ni notre monde. Le cyberespace se moque de vos frontières. Ne croyez pas pouvoir le gérer comme un une construction publique, vous ne pouvez pas. C’est un phénomène naturel et il grandit grâce aux actions collectives »

« Voila, c’est un passage de la Déclaration d’Indépendance du Cyberespace, écrite il y a 12 ans. J’ai pensé que c’était une des plus belles choses que j’avais jamais lue, je voulais que mon gamin grandisse dans un monde où le cyberespace serait libre — et où cette liberté infecterait le monde réel qui deviendrait aussi plus libre.

Il avalait difficilement sa salive et se frottait les yeux avec le revers de sa main. Bizarrement Van lui tapotait le pied.

« Mon magnifique fils et ma magnifique épouse sont morts aujourd’hui. Et des millions d’autres. La ville est littéralement en flammes. Des villes entières ont été rayées de la carte. »

Il toussa un sanglot mais continua.

« Autour du monde des gens comme nous sont réunis dans des bâtiments comme celui ci. Ils essayaient de réparer l’attaque du ver d’hier soir quand le désastre les a frappés. Nous avons une source de courant indépendante. De la nourriture. De l’eau.

Nous avons un réseau que les méchants utilisent si bien et que les bons n’ont jamais vraiment compris.

Nous avons un amour commun de la liberté qui vient de l’habitude de s’occuper du réseau et d’agir avec attention. On s’occupe de l’outil le plus important des organisations gouvernementales ou non que le monde aie jamais connu. Nous sommes maintenant la chose la plus proche d’un gouvernement. Genève est un cratère. La East River est en feu et l’ONU a été évacué.

La République Distribuée du Cyberespace est sortie de cette tempête quasiment intacte. Nous sommes les gardiens d’une merveilleuse machine, monstrueuse et immortelle, qui a le potentiel pour reconstruire un meilleur monde.

Je n’ai plus rien d’autre pour vivre que ça. »

Il y avait des larmes dans les yeux de Van. Et il n’était pas le seul. Ils ne l’applaudirent pas mais mieux, il y eut un silence absolu et respectueux de plus d’une minute.

« Comment est ce qu’on fait » dit Popovich sans une trace de sarcasme.

Les newsgroups se remplissaient vite. Ils les annonçaient dans news.admin.net-abuse.email, où se rejoignaient tous les combattants anti-spam, et où il y régnait une ambiance de franche camaraderie en face d’une attaque forcenée.

Le nouveau groupe était alt.november5-disaster.recovery, avec .recovery.goverance, .recovery.finance, .recovery.logistics and .recovery.defense. Bénie soit la douce hiérarchie alt 8, et tous ceux qui naviguent avec elle.

Les admins sortaient du bois. Le GooglePlex était online, avec la vigoureuse Reine Kong à la tête d’une bande de grouillots en rollers qui filaient à travers le gigantesque Datacenter, remplaçant les machines mortes et activant le reboot des switch. L’Internet Archive était offline au Presidio, mais le miroir à Amsterdam était up 9 et ils avaient redirigé le DNS donc aucune différence ne se faisait sentir.

Amazon était down, mais pas Paypal. Blogger, Typepad et HautEtFort étaient tous fonctionnels et se remplissaient de millions de messages de survivants apeurés qui cherchaient ensemble un peu de réconfort électronique.

Les flux de photos sur Flickr étaient horribles. Félix dut se désabonner après avoir reçu une photo d’une femme et un bébé, morts dans une cuisine, emmêlés comme un hiéroglyphe sous le coup du bioagent. Ils ne ressemblaient pas à Kelly et 2.0, mais ce n’était pas nécessaire. Il fut pris de tremblements sans pouvoir s’arrêter.

Wikipedia était up, mais s’écroulait sous la charge. Le spam se déversait comme si rien n’avait changé. Les vers cavalaient à travers le réseau.

.recovery.logistics était là où il y avait le plus d’action.

> On pourrait utiliser le mécanisme de vote du newsgroup 10 pour organiser des élections régionales.

Félix savait que ça aller marcher. Les votes des groupes Usenet 11 tournaient depuis plus de vingt ans sans le moindre incident.

> On va élire des représentants régionaux et ils choisiront un premier ministre.

Les américains insistèrent sur un président, ce que Félix n’aima pas. Ça semblait trop partisan. Son futur ne serait pas le futur Américain. Le futur Américain avait disparu avec la maison blanche. Ils allaient construire un Tipi bien plus grand que cela.

Les admins de France Telecom étaient online. Le Datacenter de l’EBU avait été épargné par les attaques qui avaient écrasé Genève, et il était rempli d’allemands à bloc qui parlaient anglais mieux que Félix. Ils s’entendaient bien avec les rescapés de l’équipe BBC du Canary Wharf.

Dans .recovery.logistics ils parlaient un anglais polyglotte, et Félix avait l’initiative. Certains des sysadmins, forts de leurs années d’expérience, calmaient les inévitables engueulades et faisaient parfois de bonnes suggestions.

Étonnamment, peu d’entre eux pensaient que Félix était dingue.

> On devrait tenir les élections au plus vite. Demain au plus tard. On ne peut pas gouverner sans l’accord des gouvernés.

En quelques secondes il reçut la réponse dans sa boite de réception.

> Tu n’es pas sérieux. Le consentement des gouvernés ? Sauf si j’ai raté un truc la plupart des gens que tu comptes gouverner son en train de vomir leurs tripes dehors, se cachent sous leur bureau ou zonent complètement flippés à travers les rues de la ville. Quand est-ce qu’ils ont une chance de voter ?

Félix dut admettre qu’elle avait raison. La Reine Kong était pointue. Y avait pas tellement de femmes sysadmin et c’était une véritable tragédie. Des femmes comme la Reine Kong étaient trop douées pour être virées du débat. Il devait goupiller une solution pour que les femmes soient représentées dans son gouvernement. Demander à chaque région d’élire une femme et un homme ?

Il commença avec plaisir une discussion avec elle. Les élections seraient pour le lendemain, il s’en occupait.


Vous pouvez retrouver la partie 5 ici

  1. EFF : Electronic Frontier Foundation, organisation qui défend la liberté d’internet, les droits numériques, etc. 

  2. BOFH : Bastard Operator From Hell. Le BOFH est le héros d’une série d’histoires mettant en scène une sorte de super admin énervé, méchant, et très drôle. 

  3. EST : Eastern Standard Time, l’heure à New York. 

  4. Cinq 9 : Une disponibilité ‘cinq 9’ ça veut dire que le système est dispo 99.999% du temps. Et ouais, t’as le droit qu’à 0.001% de chances de te planter… Dommage hein ? Un terme marketoïde un peu pathétique… 

  5. DoS : Denial of Service. Une attaque qui consiste à empêcher un système de répondre normalement. Par exemple faire tomber un service en l’écroulant sous une charge anormale de requêtes (DoS par saturation). Il peut être distribué (DDoS) quand différents initiateurs sont utilisés pour l’attaque. 

  6. Luser : Blague sur Utilisateur (user) et Perdant (looser). 

  7. PDA : Un Personnal Data Assistant, un Palm Pilot quoi. Ça ne sert à rien. 

  8. .alt : Les newsgroups sont organisés en arbres : par exemple fr.comp.lang.perl est un groupe FRançais, qui parle de COMPuters, spécifiquement de LANGages informatiques, et en particulier le langage PERL. Il fait partit de la hiérarchie « FR ». La hiérarchie ALT est sans contrôle central. 

  9. Up : Le contraire de down 12. Un peu comme online, mais pas forcement lié au réseau. 

  10. Newsgroup : Un groupe, ou forum, de discussion sur Usenet 11

  11. Usenet : système basé sur le protocole NNTP permettant la création de groupes de discussions, un peu comme les forums mais bien avant et avec un logiciel spécial pour les lire.  2

  12. Down : trad. ‘par terre’, ‘au sol’. Se dit de quelque chose qui ne réponds plus : un serveur, un réseau, une machine à café. 


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