Doshi's blog

Thème:

Quand les adminsys dirigèrent la Terre - part 5

, — ~10mn de lecture

Si vous n’avez pas lu les précédentes parties :


« Premier Ministre du Cyberespace ? Pourquoi pas plutôt Maître Suprême du Réseau Global de Données ? C’est plus digne, ça sonne mieux et t’iras tout aussi loin. » Will avait son coin pour dormir juste à coté de lui, en haut dans la cafétéria, avec Van de l’autre côté. La pièce sentait comme un vieux sac de couchage: vingt-cinq admins qui au mieux ne s’étaient pas lavés de la journée, tous coincés au même endroit. Pour certains d’entre eux ça faisait bien plus qu’une journée.

« Ta gueule, Will » dit Van. « Tu voulais foutre l’Internet offline. »

« Pardon : je veux foutre l’internet offline. Temps présent. »

Félix souleva une paupière. Il était tellement crevé que c’était comme soulever des haltères.

« Écoute Sario — si tu n’aimes pas mon projet, lance en une à toi. Il y a plein de gens qui pensent que je suis un branleur et je les respecte pour ça, puisqu’ils sont tous candidats contre moi, ou soutiennent quelqu’un qui l’est. C’est ton choix. Ce qui n’est pas au menu c’est se plaindre et ergoter. Bon, c’est l’heure de dormir, ou alors lèves toi et postes ton propre projet.

Sario se leva lentement, prit la veste dont il se servait comme oreiller et en l’enfilant il dit : « Je vous emmerde et je me casse d’ici. »

« J’ai bien cru qu’il allait jamais partir » dit Félix en se retournant. Il resta allongé mais éveillé longtemps, pensant aux élections.

Il y avait d’autres candidats. Certains n’étaient même pas des admins. Un sénateur US en retraite dans sa résidence d’été du Wyoming avait un générateur et un téléphone satellite. Sans qu’on sache comment, il avait réussi à trouver le bon forum de discussion et était entré sur le ring. Un hacker 1 anarchiste italien lui avait constitué une équipe de campagne pendant la nuit, postant en mauvais anglais des pamphlets sur la banqueroute de la ‘gouvernance’ du nouveau monde. Félix observa leur sous réseau et détermina qu’ils étaient probablement réunis dans une petite école de Design des Interactions, près de Turin. L’Italie avait été salement touchée mais dans une petite ville cette cellule anarchiste s’était installée.

Un nombre surprenant de gens soutenait la proposition d’éteindre l’Internet. Félix doutait que cela soit réellement possible, mais il pensait comprendre cette impulsion, terminer le boulot, et le monde avec. Pourquoi pas ? En toute objectivité, il semblait que le monde n’avait été qu’une cascade de désastres, d’attaques et d’opportunisme, l’ensemble culminant jusqu’au Gotterdamnerung. Une attaque terroriste par ici, une contre-offensive mortelle d’un gouvernement surexcité… En peu de temps ils avaient laissé tomber le monde.

Il s’endormit en pensant aux aspects logistiques de l’arrêt total de l’Internet et fit des mauvais rêves où il était le seul défenseur du réseau.

Il se réveilla sur un bruit répétitif de papier froissé. Il se retourna et vu que Van était assis, sa veste roulée sur ses genoux, en train de gratter vigoureusement ses maigres avant-bras. Ils étaient devenus couleur homard et semblaient avoir des écailles. Des petits lambeaux de peau flottaient dans la lumière passant par la fenêtre de la cafétéria.

« Qu’est ce que tu fous ? » Félix se leva. Voir Van se lacérer la chair des bras le fit sourire. Ça faisait trois jours qu’il ne s’était pas lavé les cheveux et il avait parfois l’impression que des petits insectes se baladaient en pondant des ufs dans sa tignasse. En ajustant ses lunettes la veille au soir il avait touché l’arrière de ses oreilles; son doigt s’était couvert d’un sébum épais et brillant. Il chopait des furoncles quand il ne se lavait pas pendant plusieurs jours, certains étaient énormes et Kelly les explosaient alors avec un plaisir presque pervers.

« J’me gratte » dit Van. Il concentrait maintenant ses efforts sur sa tête, envoyant dans l’air un nuage de pellicules qui se mélangèrent aux morceaux de peau encore en suspension. « Seigneur, ça me démange de partout ».

Félix prit Major McCheese dans le sac à dos de Van et le brancha sur un des câbles Ethernet qui trainaient partout par terre. Il googla tout ce qui lui semblait plausible là-dessus. « Démangeaisons » retourna 40 600 000 liens. Il essaya différentes combinaisons et obtint des liens un peu plus précis.

« Je pense que c’est de l’eczéma dû au stress » dit finalement Félix.

« Je fais pas d’eczéma » répondit Van.

Félix lui montra quelques unes des sinistres photos de peau rougie avec des écailles blanches.

« Eczéma dû au stress » dit il en lisant la légende.

Van regarda ses bras. « J’ai de l’eczéma » dit il.

« Ils disent d’humidifier la peau et d’essayer la crème à la cortisone. Tu devrais regarder dans la trousse de secours des toilettes du deuxième étage. Je crois que j’en ai vu. » Comme les autres admins, Félix avait trainé dans les bureaux, les cuisines, les toilettes et les stocks, embarquant dans son sac un rouleau de PQ et quelques barres énergétiques. Ils partageaient la nourriture de la cafét’ de façon tacite, chacun d’entre eux surveillant les signes de gloutonnerie ou d’accumulation. Tout le monde savait que cela arrivait quand même car chacun s’y livrait quand personne ne regardait.

Van se leva et quand son visage fut à la lumière, Félix réalisa que ses yeux étaient bouffis. « Je vais demander des antihistaminiques sur la liste de diffusion » dit Félix. Quelques heures après la fin de leur premier meeting il y avait déjà quatre listes et trois wikis 2 pour les survivants du bâtiment, mais après quelques jours ils en avaient choisi une seule. Félix avait quand même une liste perso avec cinq de ses meilleurs amis, dont deux était bloqués dans des salles machines dans d’autres pays. Il se doutait bien que la plupart des autres admins faisaient pareil.

Van se décida à quitter la pièce. « Bonne chance pour les élections » dit-il en tapant Félix sur l’épaule.

Félix se leva et marcha jusqu’à la fenêtre. Il y avait encore des incendies dans Toronto, et même plus qu’avant. Il avait cherché des listes de diffusion ou des blogs de Torontois mais les seuls qu’il avait trouvés étaient dirigés par les geeks d’autres Datacenter. C’était possible, probable même, qu’il y ait des survivant à l’extérieur mais ils devaient avoir autre chose à faire que de poster sur Internet. Le téléphone de sa maison marchait encore une fois sur deux mais il avait arrêté d’appeler le deuxième jour quand la voix de Kelly sur le répondeur l’avait fait pleurer pour la cinquantième fois, au milieu d’une réunion sur le planning. Il n’était pas le seul à qui ça arrivait.

Ouverture du vote. Il était temps de faire face.

> Tu es nerveux ?

> Nan

Félix tapait au clavier.

> Pour être honnête je m’en fous de gagner. Je suis juste content de faire ça. La seule alternative c’était de rester assis avec les doigts dans le cul en attendant que quelqu’un pète les plombs et ouvre les portes.

Le curseur se figea. La Reine Kong avait une latence élevée car elle devait diriger son gang de Googloïds au sein du GooglePlex, faisant tout ce qu’elle pouvait pour garder son Datacenter online. Trois des salles machines offshore étaient tombées et deux des six liens réseaux redondants étaient grillés. Mais elle avait de la chance, le nombre de requêtes par seconde était en chute libre.

> Y a toujours la Chine

La Reine Kong avait sur un écran géant une carte du monde montrant en couleur le nombre de requêtes google par seconde et pouvait faire de véritables tours de magie avec, comme des graphes multicolores mettant en évidence les chutes dans les requêtes. Elle avait mis en ligne un tas de vidéos montrant comment la peste et les bombes avaient recouvert le monde : l’augmentation initiale des recherches, venant de gens qui voulaient savoir ce qui se passait, puis la descente, précipitée par les épidémies qui s’installaient.

> La Chine tourne à 90% en mode nominal.

Félix secoua la tête.

> Tu ne peux pas croire qu’ils soient responsables.

> Non

Elle commença à taper autre chose mais s’arrêta.

> Non bien sur que non. Je crois à l’Hypothèse Popovich. Tous les trous du cul du monde se couvrent mutuellement. Mais la Chine les a éliminés bien plus rapidement et efficacement que n’importe qui d’autre. Peut être qu’on a enfin trouvé une utilité aux régimes totalitaires.

Félix ne put résister, il saisit :

> T’as du bol que ton chef t’entende pas dire ça. À Google vous étiez des bons supporters du Grand Pare-feu 3 de Chine.

> C’était pas mon idée. Et mon chef est mort. Ils sont probablement tous morts. Toute la Baie de San Francisco a été salement touchée et puis il y a eu le tremblement de terre.

Ils avaient reçu le flux automatique de données de l’Institut de surveillance géologique des États-Unis sur le séisme à 6.9 qui avait dévasté la Californie du Nord de Gilroy à Sebastopol. Des webcams montraient l’étendue des dégâts — explosions de centrales de gaz, effondrement en série de bâtiments pourtant théoriquement réhabilités aux normes sismiques. Le GooglePlex, monté sur un ensemble de gigantesques ressorts, avait été secoué comme une assiette de gelée, mais les racks n’avaient pas bougé et la plus grave blessure était sur l’arcade sourcilière d’un admin qui s’était mangé un serre-câble mal attaché.

> Pardon. J’avais oublié.

> C’est pas grave. On a tous perdu du monde, hein ?

> Ouais, Ouais. En tout cas je m’en fous de qui gagne les élections. Au moins on aura fait QUELQUE CHOSE.

> Pas s’ils votent pour un des Faces-De-Culs.

Face-De-Cul était l’adjectif utilisé par certains admins pour qualifier ceux qui voulaient éteindre l’Internet. La Reine Kong l’avait inventé — apparemment pour décrire de façon universelle tous les boulets de managers de la DSI 4 qu’elle avait laminés au cours de sa carrière.

> Ils ne feront pas ça. Ils sont justes fatigués et tristes, c’est tout. Ta candidature va l’emporter. Les googloïds étaient l’un des groupes les plus importants et puissant qui restait, avec les punks qui géraient les liens satellites et les équipes transocéaniques. Le soutien de la Reine Kong était une surprise, elle avait répondu à un de ses mails par un simple : « On peut pas laisser les Faces-de- Culs aux manettes ».

Elle dit :

> gtg 5

Et sa connexion tomba. Il lança un navigateur et ouvrit google.com. Le brouteur répondit par un timeout. Il cliqua « Reload », puis une deuxième fois, et la page d’accueil de Google apparut. Quoi que ce fût qui était tombé sur les locaux de la Reine Kong, panne de courant, attaque de ver, un autre séisme, elle l’avait géré. Il ricana en remarquant qu’ils avaient remplacé les O du logo Google par des petites planètes terre avec des champignons atomiques dessus.


Vous pouvez retrouver la partie 6 ici

  1. Hacker : To hack : verbe désignant l’action de modifier, bidouiller de façon intelligente et intéressante un système informatique, électronique ou autre. Un hacker est quelqu’un qui hack. Et donc pas du tout un pirate informatique. 

  2. Wiki : Des sites internet que tout le monde peut modifier… (et non, ya pas que Wikipedia :D) 

  3. Pare-feu : C’est un truc qui permet de régler une politique de sécurité sur les ports 6 du serveur. 

  4. DSI : Direction de Systèmes d’Information. 

  5. gtg : got to go, ‘je dois y aller’. Se dit sur IRC quand on doit partir faire un truc urgent. 

  6. Port : Les programmes tournant sur un ordinateurs communiquent avec le réseau en utilisant des ports, c’est comme ça : comme ils utilisent tous l’adresse IP du serveur ils se distinguent par des numéros de ports différents. C’est comme si y’avait plusieurs portes sur une maison, et chaque porte servirait à des personnes particulières. 


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