Doshi's blog

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Quand les adminsys dirigèrent la Terre - part 11

, — ~12mn de lecture

Si vous n’avez pas lu les précédentes parties :

Ils ne rencontrèrent pas âme qui vive pendant les quinze premières minutes de marche. Il n’y avait aucun bruit, à part quelques oiseaux, des sortes de gémissements au loin, et le souffle du vent dans les câbles électriques. C’était comme de marcher à la surface de la lune.

« Si ça se trouve ils ont des barres de chocolat au Shopper’s » dit Van.

Le ventre de Félix gargouilla. De la bouffe. « Wow » dit-il en salivant.

Ils passèrent à coté d’un petit monospace et sur le siège avant il y avait le corps séché d’une femme tenant le corps séché d’un bébé, et sa bouche se remplit de bile, même si l’odeur était faible à travers les vitres fermées.

Il n’avait pas pensé à Kelly ou 2.0 depuis des jours. Il tomba à genoux et vomit. De retour dans le monde réel, sa famille était morte. Tous ceux qu’il connaissait étaient morts. Il voulait juste s’allonger sur le trottoir et mourir lui aussi.

Les mains calleuses de Van passèrent sous ses aisselles et le soulevèrent avec difficulté. « Pas maintenant » dit-il. « Une fois qu’on sera en sécurité à l’intérieur quelque part et qu’on aura mangé quelque chose, alors là ouais, tu pourras faire ça. Mais pas maintenant. Tu comprends Félix ? Pas maintenant, bordel de merde. »

Les injures firent leur effet. Il se mit debout. Ses genoux tremblaient.

« Seulement un bloc de plus » dit Van, et il passa son bras autour des épaules de Félix pour le guider.

« Merci, Van. Je suis désolé »

« Pas de problème » dit-il. « Mais tu as grave besoin d’une douche »

« Je veux bien te croire. »

Le Shopper’s avait un volet de sécurité en métal, mais il avait été tordu devant une des fenêtres, qui avait été grossièrement éclatée. Félix et Van se faufilèrent par l’ouverture et entrèrent dans la pénombre du drugstore. Quelques linéaires étaient par terre, mais à part ça tout avait l’air normal. À coté des caisses, Félix repéra les présentoirs à friandise au même moment que Van et ils se ruèrent tous les deux dessus, chacun en prenant une pleine poignée, se goinfrant allégrement.

« Vous mangez comme des cochons, vous deux. »

C’était une voix de femme. Ils se retournèrent. Elle tenait une hache de pompier presque aussi grande qu’elle. Elle avait une blouse de laboratoire et des chaussures confortables.

« Vous prenez ce dont vous avez besoin et partez, OK ? Pas la peine de créer des problèmes. » Son menton était pointu et ses yeux perçants. Elle devait avoir la quarantaine. Elle ne ressemblait pas du tout à Kelly, ce qui était tant mieux, vu que Félix avait déjà très envie de la prendre dans ses bras. Une autre personne en vie !

« Tu es docteur ? » demanda Félix. Il avait vu qu’elle portait une tenue d’infirmière sous sa blouse.

« Vous allez partir ? » Elle brandit la hache.

Félix leva la main. « Sérieusement, êtes-vous docteur ? Pharmacienne ? »

« Avant j’étais infirmière, il y a dix ans. Maintenant je fais surtout des sites Web. »

« Sans déconner ? » dit Félix.

« Tu n’as jamais rencontré une fille qui comprenne les ordinateurs ? »

« Et bien en fait, à la tête du Datacenter de Google par exemple, c’est une amie à moi, une fille. Enfin, une femme. »

« Tu te moques de moi » dit-elle. « Une femme dirigeait le Datacenter de Google ? »

« Dirige » dit Félix. « Il est toujours en ligne ».

« No fucking way » dit-elle en baissant un peu la hache.

« Si. Tu as de la crème à la cortisone ? Je peux te raconter l’histoire. Mon nom est Félix et lui c’est Van, qui à vraiment besoin d’antihistaminiques, si tu en as en trop »

« Si j’en ai en trop ? Félix mon vieux, j’ai assez de came ici pour tenir un siècle. Ces trucs vont dépasser la date de péremption bien avant d’être consommés. Mais tu me disais que le net était toujours debout ? »

« Le net est debout » dit-il. « En quelque sorte. C’est ce qu’on a fait toute la semaine. Le garder online. Mais par contre ça ne va peut être pas continuer à marcher encore très longtemps ».

« Non » dit-elle, « forcement plus très longtemps. » Elle posa la hache. « Est-ce que vous avez quelque chose à échanger ? Je n’ai pas besoin de grand chose mais j’essaye de garder le moral en faisant des échanges avec les voisins. C’est comme de jouer à Civilisation. »

« Tu as des voisins ? »

« Au moins dix » dit-elle. « Les gens du restaurant en face font une soupe pas mauvaise, même si les légumes sont en boite. Par contre ils ont pris toutes mes cartouches de Camping-gaz. . »

« Tu as des voisins et tu commerce avec eux ? »

« Et bien oui. Je serais plutôt seule sans eux. Je me suis occupé de toutes les blessures que j’ai pu. Des entorses, des poignets cassés — Dis moi, est ce que vous voulez de la brioche et du beurre de cacahuète ? J’en ai une tonne. Et ton pote à l’air d’avoir besoin de manger. »

« Oui, merci » dit Van. « On a rien à échanger mais nous somme tous les deux des esclaves du travail et on cherche à apprendre un nouveau métier. As-tu besoin d’assistants ? »

« Pas vraiment. » Elle posa la hache sur contre le mur. « Mais je n’ai rien contre un peu de compagnie. »

Ils mangèrent les sandwichs, puis de la soupe. Les gens du restaurant en amenèrent, et après avoir fait quelques politesses lui indiquèrent en se pinçant le nez qu’il y avait une salle de bain en état de marche au sous-sol. Van y alla pour se laver avec une éponge et ensuite ce fut le tour de Félix.

« Aucun de nous ne sait quoi faire » dit la femme. Elle s’appelait Rose, et elle avait trouvé une bouteille de vin et des gobelets en plastiques dans le rayon articles de ménage. « Je pensais qu’il y aurait des hélicoptères ou des tanks, ou même des pillards, mais non, tout est calme ».

« Toi-même tu es restée assez calme on dirait. »

« Je voulais pas attirer sur moi le genre d’attention qu’il vaut mieux éviter »

« Tu ne crois pas que peut être il y a un tas de gens qui font la même chose ? Peut être que si on se retrouvait tous on trouverait quelque chose à faire »

« Ouais, ou peut être ils nous couperaient la gorge », dit-elle.

Van hocha la tête. « Elle marque un point ».

Félix s’était levé. « Mais non, on ne peut pas penser comme ça. Madame, nous avons atteint la croisée des chemins. On peut tomber dans le laisser aller, disparaissant dans nos cachettes ou on peut essayer de construire quelque chose de meilleur.

« De meilleur ? » Elle étouffa un juron.

« OK, peut être pas meilleur. Mais quelque chose en tout cas. Construire quelque chose de neuf, c’est mieux que de laisser tomber. Seigneur, que feras tu ici quand tu auras lu tous les magazines et mangé toutes les chips? »

Rosa secouait la tète. « Du blabla » dit-elle. « Mais bordel, qu’est ce que tu crois pouvoir faire ? »

« Quelque chose », dit Félix. « On va faire quelque chose. Quelque chose, c’est toujours mieux que rien. On va prendre ce bout de monde où les gens se parlent entre eux et on va l’agrandir. On va trouver le plus de gens possible et on va s’occuper d’eux et ils vont s’occuper de nous. On va probablement merder et tout faire foirer. Mais je préfère foirer que laisser tomber. »

Van ria. « Félix, t’es encore plus dingue que Sario, tu sais ? »

« On va aller le chercher et le traîner dehors à la première heure demain matin. Il doit aussi participer. Tout le monde doit participer. Que la fin du monde aille se faire foutre. Le monde ne finit pas. Les humains ne sont pas du genre à avoir une fin. »

Rose secoua encore la tête, mais ce coup ci elle souriait un peu. « Et toi tu seras quoi, le Pape Empereur du Monde ? »

« Il préfère Premier Ministre » dit Van, dans un murmure. Les antihistaminiques avaient fait des miracles sur sa peau, qui était passée d’un rouge colérique à un joli rose.

« Tu veux être Ministre de la Santé, Rosa ? » dit-il.

« C’est bien les garçons ça » dit-elle. « Toujours en train de jouer. Voila ce que je propose. J’aiderai autant que je peux, mais à la condition que tu ne m’appelles jamais Ministre de la Santé !».

« C’est d’accord », dit-il.

Van remplit les verres, tenant la bouteille renversée pour récupérer les dernières gouttes.

Ils levèrent leurs verres. « Au monde » fit Félix. “À l’humanité”. Il réfléchit intensément. «À la reconstruction. »

« À Quelque chose » dit Van.

« À Quelque chose » dit Félix. « À Tout. »

« À Tout » dit Rosa.

Ils burent. Il voulait aller voir sa maison — voir Kelly et 2.0, même si son estomac se retournait à la simple pensée de ce qu’il pourrait trouver là-bas. Mais le jour suivant ils commencèrent à reconstruire. Et des mois après, ils recommencèrent, quand des désaccords séparèrent le fragile petit groupe qu’ils avaient assemblé. Et un an après, ils recommencèrent une fois de plus. Et cinq ans après, ils recommencèrent encore.

Il se passa six mois avant qu’il ne retourne chez lui. Van lui fila un coup de main, en l’accompagnant et le protégeant, roulant derrière lui sur les vélos qu’ils utilisaient pour parcourir la ville. Plus ils allaient vers le nord, plus l’odeur de bois brûlé était forte. Il y avait beaucoup de maisons brûlées. Parfois les maraudeurs brûlaient les maisons qu’ils pillaient, mais le plus souvent c’était la nature, le genre d’incendie qu’il y a en forêt ou en montagne. Avant d’atteindre sa maison ils traversèrent en étouffant six blocs de bâtiments intégralement brûlés.

Mais les vieilles maisons du lotissement social de Félix étaient toujours debout, une oasis de bâtiments étrangement bien conservés, comme si des propriétaires un peu négligeant avaient tout juste décidé d’acheter de la peinture et des lames de tondeuses à gazon neuves pour leur redonner un bon coup de jeune.

C’était pire, d’une certaine façon. Il descendit du vélo à l’entrée de son pâté de maison et ils poussèrent tout les deux leurs vélos en silence, écoutant le souffle du vent dans les arbres. L’hiver était en retard cette année, mais il arrivait et avec le vent qui séchait sa sueur Félix se mit à frissonner.

Il n’avait plus ses clés. Elles étaient au Datacenter, à des mois et des mondes de là. Il essaya la poignée, mais elle ne tourna pas. Il mit un coup d’épaule dans la porte qui s’arracha de son montant humide et pourri dans un craquement bruyant. La maison pourrissait de l’intérieur.

La porte s’écroula dans une éclaboussure. La maison était pleine d’eau stagnante, dans le salon il y avait dix centimètres d’eau puante et pleine de vase. Il avança prudemment, sentant à chaque pas le sol réagir comme une éponge gorgée d’eau.

En haut des escaliers, l’odeur infecte de la pourriture et de la rouille. Dans la chambre, les meubles, familiers comme un ami d’enfance.

Kelly était dans le lit avec 2.0. Vu comment ils étaient allongés, c’était clair qu’ils n’étaient pas partis tranquillement — ils étaient doublement enroulés, Kelly entourant 2.0. Leur peau était gonflée, les rendant presque méconnaissables. Et l’odeur — Bon Dieu, l’odeur.

La tête de Félix se mit à tourner. Il eut l’impression de tomber et s’agrippa à l’armoire. Une émotion qu’il ne pouvait nommer — rage, colère, chagrin — l’étouffait, et il cherchait de l’air comme s’il se noyait.

Puis ce fut terminé. Le monde était terminé. Kelly et 2.0 — terminé. Et il lui restait une chose à faire. Il les recouvrit avec la couverture — Van l’aida solennellement. Ils sortirent dans le jardin et creusèrent chacun leur tour, avec la pelle que Kelly utilisait pour le jardinage. Ils étaient devenus assez expérimentés en creusage de tombe. Ils savaient s’occuper des morts. Ils creusaient, et les chiens errants les regardaient depuis les longues herbes des pelouses voisines, mais ils étaient également devenus assez bons en chassage de chien à coup de pierres bien lancées.

Quand la tombe fut creusée, ils allongèrent la femme de Félix et son fils pour qu’ils y reposent. Félix chercha quelque chose à dire mais ne trouva pas ses mots. Il avait creusé tellement de tombes, pour les femmes de tellement d’hommes et pour les maris de tellement de femmes et pour tellement d’enfants — les mots s’étaient depuis longtemps perdus.

Félix creusait des fossés, récupérait les cannettes en métal et enterrait les morts. Il plantait et récoltait. Il avait réparé quelques bagnoles et appris à faire du biodiesel. Et il avait aussi mis en place un Datacenter pour un petit gouvernement — il y avait toutes sortes de petits gouvernements qui duraient plus ou moins longtemps — mais celui là était suffisamment intelligent pour vouloir garder un historique et ils avaient embauché quelqu’un pour faire tourner le tout, et Van l’avait suivi.

Ils passaient pas mal de temps dans les chatrooms, et parfois ils tombaient sur des vieux potes de l’époque étrange où ils avaient lancé la République Distribuée du Cyberespace. Des geeks continuaient à l’appeler PM, même si dans le vrai monde plus personne ne l’appelait ainsi. Ce n’était pas une très bonne vie, la plupart du temps. Les blessures, celle de Félix comme celle de la plupart des autres, ne guérirent jamais. Il y avait des maladies interminables et d’autres qui étaient fulgurantes. Tragédies après tragédies.

Mais Félix aimait bien son Datacenter. Là, dans le ronronnement des racks, il n’avait pas l’impression que c’étaient les premiers jours d’une meilleure nation, mais pas non plus l’impression que c’étaient les derniers.

> va te coucher, felix

> bientôt, kong, bientôt — je dois encore faire tourner cette sauvegarde

> t’es un junkie mec

> non mais je rêve… c’est l’hôpital qui se fout de la charité !

Il rechargea la page d’accueil de Google. La Reine Kong le maintenait en ligne depuis quelques années déjà. Les O du logo Google changeaient tout le temps, à chaque fois qu’elle en ressentait le besoin. Aujourd’hui c’était des petits globes terrestres dessinés, l’un souriant, l’autre qui fronçait les sourcils.

Il regarda le logo pendant un certain temps, puis retourna dans un terminal pour vérifier sa sauvegarde. Ça tournait correctement, pour une fois. Les données du petit gouvernement étaient en sécurité.

> ok au dodo

> prends soin de toi

Van le salua de la main quand il s’avança vers la porte, s’étirant et faisant craquer les articulations de son dos.

« Dors bien, Chef », dit-il.

« Ne passe pas encore toute ta nuit ici » dit Félix. « Tu as aussi besoin de dormir. »

« Tu es trop bon avec nous autres les grouillots » dit Van et il se remit à taper au clavier.

Félix passa la porte et marcha dans la nuit. Derrière lui, le générateur Biodiesel ronronnait en laissant échapper une légère vapeur amère. La Lune des Moissons était dans le ciel, et il adorait cela. Demain il allait réparer un autre ordinateur et se battre encore contre l’entropie. Et pourquoi pas ?

C’était ça, ce qu’il faisait. Il était un sysadmin.


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